Tu me comprends, tu avais compris, peut-être pas tous les mots, mais assez de mots pour savoir combien, combien je t’aimais. Je t’aime, l’amour, amour, ces mots n’ont pas de sens dans votre langue, mais tu les avais compris, tu savais ce qu’ils voulaient dire, ce que je voulais te dire, et s’ils ne t’avaient pas apporté l’oubli et la paix ils t’avaient donné, apporté, posé sur toi assez de chaleur pour te permettre de pleurer.
Tu avais compris. Comment était-ce possible ? Je n’avais pas compté, personne de nous ne comptait avec les facultés exceptionnelles de ton intelligence. Nous nous croyons à la pointe du progrès humain, nous sommes les plus évolués ! les plus affûtés ! les plus capables ! le brillant résultat extrême de l’évolution. Après nous, il y aura peut-être, il y aura sans doute mieux, mais avant nous, voyons, ce n’est pas possible ! Malgré toutes les réalisations de Gondawa que tu nous avais montrées, il ne pouvait pas nous venir à l’esprit que vous nous fussiez supérieurs. Votre réussite ne pouvait être qu’accidentelle. Vous nous étiez inférieurs puisque vous étiez avant.
Cette conviction que l’homme-en-tant-qu’espèce s’améliore avec le temps vient sans doute d’une confusion inconsciente avec l’homme-en-tant-qu’individu. L’homme est d’abord un enfant avant d’être un adulte. Nous, hommes d’aujourd’hui, nous sommes des adultes. Ceux qui vivaient avant nous ne pouvaient être que des enfants.
Mais il serait peut-être bon, il serait peut-être temps de se demander si la perfection n’est pas dans l’enfance, si l’adulte n’est pas qu’un enfant qui a déjà commencé à pourrir...
Vous, les enfances de l’homme, vous neufs, vous purs, vous non usés, non fatigués, non déchirés, délabrés, harassés, vous, que ne pouviez-vous pas avec votre intelligences
Depuis des semaines tu entendais dans une oreille les phrases de la langue inconnue, la mienne, par ma voix qui te parlait, tout le jour du matin au soir près de toi, dès que tu ne dormais plus et même quand tu dormais parce que les mots que je te disais c’était une façon d’être avec toi, plus près de toi mon amour, ma bien-aimée.
Et dans l’autre oreille tu entendais les mêmes phrases traduites, le sens des mots t’arrivait sans arrêt en même temps que les mots, et ta merveilleuse intelligence consciente, subconsciente, je ne sais pas, comparait, classait, traduisait, comprenait.
Tu me comprenais...
Moi aussi, moi aussi, mon amour, j’avais compris, je savais...
Tu étais à Païkan...